Emir Kusturica : "Dans mon Sarajevo, dans ma Gorica que je connaissais pierre par pierre, ma tristesse est restée pendue aux réverbères telle une lumière clignotante en haut d'un lampadaire public déglingué." En couchant sur papier ses mémoires, le cinéaste livre son âme et entraîne le lecteur derrière l'image déjantée du personnage qu'il est et de ses films.
On n'a donc pas hésité à rencontrer longuement celui qui appartient au club très fermé des cinéastes double Palmes d'or (Papa est en voyage d'affaires et Underground) pour la sortie de son livre, Où suis-je dans cette histoire ?, juste avant qu'il n'assume, à Cannes, le rôle de président du jury de la section "Un certain regard".
Vous avez mis près de quinze ans à accoucher de ce livre. Pourquoi tant de temps ?
Mon livre avait une fin - 1995 - mais j'ai dû attendre afin de posséder la distance pour pouvoir juger, et me réconcilier avec les événements. Et que s'installe, avec les années écoulées, une patine. Je dois à ma mère de m'avoir appris une certaine sagesse, celle de ne pas répondre tout de go aux provocations, de ne pas donner mon avis à tort et à travers mais de prendre de la distance. Ça se reflète dans l'approche du livre. Ce n'est donc pas une autobiographie, plutôt une chronologie d'événements, qui a nécessité le souvenir et l'incorporation de milliers de petits détails. C'est plus facile pour mon prochain livre, que je compte terminer dans deux mois et qui ne se base pas sur des expériences de ma vie.
A quelle énergie intérieure avez-vous répondu pour écrire ce livre qui révèle votre âme ?
Je fais des films organiques, de la musique organique, j'essaie à présent d'être un écrivain organique ! Je n'adore que les gens qui sont capables de créer à partir du rien, du néant et ensuite de se fondre dans une industrie. C'est ce que j'ai toujours fait : créer à partir d'un profond sentiment, d'une intense réaction par rapport au monde extérieur.
Le livre dans son ensemble est un hommage à mes parents qui vont toujours dire que leur pays ne les a jamais obsédés, alors que je sais bien que c'est faux.
L'aspect politique traverse tout le livre. En quoi était-ce vital ?
C'est une question de morale. Lors de la guerre en ex-Yougoslavie, toute une propagande s'est mise en place. Et la propagande n'est pas seulement communiste, elle vient aussi de l'Ouest, de manière plus organisée. A l'époque, je perdais mon pays, où la plupart des gens avaient vécu relativement heureux pendant soixante ans. Tout à coup, la stratégie a changé, la guerre froide a disparu et les héros de notre jeunesse pâlissaient d'un coup. Pendant dix ans, on a reçu des leçons de tout le monde, dont des intellectuels français. On a voulu nous dire qui étaient les bons et les méchants. Ce livre m'a servi, dans sa deuxième partie, à revisiter cette histoire, non en tant que juge, mais comme témoin de mon époque. J'y ai mis mon émotion, qui remonte aux années "Underground", quand on a tenté de m'étiqueter par rapport à mon pays. Je me suis toujours dit que j'allais tenter, un jour, de donner ma vérité. Mais il me fallait un certain temps pour y parvenir. En même temps, un artiste n'est jamais autant en bonne position pour simplement vivre que quand il est sujet à controverse.
Votre livre est publié en Bosnie ?
Le livre a été publié dans deux régions d'ex-Yougoslavie, mais pas en Bosnie. On m'y considère encore comme un ennemi. Et l'appareil politique local a encore une belle mainmise sur ce qui peut être vu ou dit là-bas. Et comme je parle librement de ce que j'ai ressenti à l'époque...
En Serbie, 120.000 livres ont été vendus. Un record. Et une satisfaction car si au cinéma, on peut toujours faire un film acceptable même si on n'est pas Orson Welles, un livre, c'est juste vous devant une feuille de papier. Donc, 120.000 ventes, oui, c'est important pour moi. Je sais aussi qu'à Sarajevo, on l'a beaucoup lu.
En ferez-vous un film ?
Non. C'est trop long, il y a trop d'événements relatés. Je devrais faire une série télé ! Et si j'étais un homme politique serbe, j'obligerais Kusturica à faire cette série télé car elle montrerait les réactions émotionnelles du passé au cours duquel des faits politiques ne jouent pas le rôle principal. Ça montrerait la reconstruction historique d'un pays qui n'existe pas. De régions qui, à l'image du monde d'ailleurs, ont été dirigées selon la loi d'une économie de guerre. Durant les vingt dernières années, la guerre a d'ailleurs changé aussi de visage. Maintenant, on fait de plus en plus de guerres au nom de l'humanitaire. Et en son nom, on accepte bien plus les dégâts collatéraux qu'elles causent.
Ce livre est-il aussi une forme de thérapie ?
Je crois dans l'art comme forme de thérapie pour les gens qui en ont marre d'être manipulés, et il y en a de plus en plus.
Le paradoxe de ce livre, c'est qu'il parle à la fois de la mémoire et de l'oubli. A l'heure où l'humain a tendance à oublier de plus en plus vite, voire à ignorer le passé qui n'est pas volontairement mis en lumière. Or toutes les influences, tous les éléments d'apprentissage forment votre vie.
Avec ce livre, j'ai voulu donner ma vision des choses, des choses que j'ai pour beaucoup traversées. Bien sûr, il y a des images, notamment familiales, de cette imagination qu'autorise la littérature. Mais je crois que si le livre est bon, qu'on le dit bon, c'est parce que chaque personne évoquée a existé. Personne n'a été inventé. Fondamentalement, je ne sais plus vraiment qui a dit quoi. Est-ce vraiment important ? L'important n'est-ce pas l'émotion qui en ressort ? Je bénis l'esprit créatif qui a fait dire à ma maman des choses qu'elle n'a peut-être jamais dites. Idem pour mon père. Mais ces choses peuvent être éclairantes. J'ai sans doute plus idéalisé la vie que j'ai vécue, à travers ma vision artistique, mais pourquoi pas ? C'est ce qu'on appelle la recréation du roman familial... Avec ceci que l'émotion qui en ressort est très proche de la vérité, de ce qui s'est passé.
Vos films passent toujours par le prisme des souvenirs. Inévitable pour vous ?
C'est vrai que j'ai beaucoup examiné mon passé, ma jeunesse dans mes films et souvent manié l'allégorie à partir d'éléments vécus. Mais là, je m'en vais tourner un film en espagnol au Mexique, sur la vie et la mort de Pancho Villa. Pour moi, c'est un vrai antihéros. Il a été adoré et pourtant, il tuait. L'angle est quasi inédit pour moi, à l'exception de l'évocation de l'amour-haine que lui portait une femme persuadée d'avoir perdu sa famille à cause de lui. Là, on retrouvera mon vocabulaire... Il y a des années, j'ai aussi failli faire un film assez éloigné de moi, qui s'appelait "Crime & Punishment". C'était dans ma période new-yorkaise et Benigni était de la partie. Finalement, le projet est tombé à l'eau.
Le cinéma n'est pas une fin en soi pour vous. Comment s'inscrit votre implication dans la création du village Küstendorf ?
J'ai un problème constant avec mon énergie, qui me tue ! Depuis huit ans, je l'ai mise aussi dans la création de ce village de seconde main. En Belgique, j'ai eu un Prix pour ça. Au cours de toutes les guerres, l'architecture a souffert mais on a su garder un côté qui rappelle qu'en effet, telle ville était construite ainsi. En Serbie, tout a presque été détruit. Tout est à reconstruire. Dans ce village dont je m'occupe, il restait un pont célèbre. C'est tout. Aujourd'hui, ce village fait 7 hectares, comprend 80 maisons. On a installé un complexe sportif, des rues, etc. On l'a trouvé juste après "La vie est un miracle". Un des plus beaux coins de pays que j'ai jamais vus. C'est une réponse à mon amour pour mon pays, pour sa campagne. Et ça correspond aussi à cette énergie que je dois continuellement distribuer.
Qu'avez-vous envie de dire sur la guerre en Bosnie ?
Le nombre de personnes tuées en Bosnie ne correspond en aucune façon au nombre de raisons pour lesquelles elles l'ont été. Par ailleurs, on oublie rapidement ces raisons, et on ne s'en soucie même plus avec les années. Elles ne sont même plus "valables". C'est pour ça qu'on ne peut oublier Sebreniza. Qu'on doit en parler, encore maintenant. Quand on parle d'humanisme, cela traduit certaines conceptions de vie. D'où mon livre. Il n'y a pas de réponse politique à cette tragédie, juste des impressions et une vision à travers l'expérience d'un homme.
Résolument dostoïevskien ?
Je suis de son côté, même si je ne dis pas que c'est le plus grand écrivain du monde. Mais il appartient à cette race de gens qui plongent profondément dans la résistance humaine. "Time Magazine" a récemment publié les cent plus grands écrivains de tous les temps et Dostoïevski n'est même pas dedans. Parce qu'il était royaliste, orthodoxe, mystique, il symbolise ce qu'ils ne veulent pas voir. C'est purement scandaleux.
Y a-t-il à vos yeux des hommes d'exception dans le cinéma ?
Il y en a eu : Fellini, Antonioni en Italie ; Renoir, René Clair en France. Scorsese a commis trois monuments du cinéma dont "Raging Bull". Vous savez, quand j'étais président du jury à Cannes en 2005, j'ai pensé que le cinéma s'évanouissait doucement. Par manque d'auteurs. Et puis, il y eut Jim Jarmush. Gus Van Sant. Et une dizaine de grands auteurs. De nos jours aussi, il y en a plus que dans les années 80. Chez vous, en Belgique, vous avez les Dardenne. Mais la plupart sont volontairement marginalisés par le système, par le marché. Les films, en tant que produits, sont devenus plus importants que leurs auteurs.
Par Fabienne Bradfer.
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