L’Histoire retient les batailles, les chefs d’État et les grandes figures de la Résistance. Elle oublie plus facilement celui qui ouvre une porte, celle qui partage son pain, le paysan qui connaît un sentier ou le douanier qui, à l’instant décisif, choisit de ne pas voir. Des hommes et des femmes ordinaires qui, sans imaginer que leur nom traverserait les décennies, ont pourtant semé leur graine dans l’Histoire avec un grand H.
C’est à eux que Judith Colell redonne une voix avec Frontera.
1943, Dans un village des Pyrénées, sous le régime franquiste, Manel Grau (Miki Esparbé), douanier au passé républicain, voit arriver des hommes, des femmes et des enfants qui fuient la France occupée et les persécutions nazies. Avec Juliana (Bruna Cusí), une villageoise, et Jérôme (Kevin Janssens), un passeur français, il commence à les aider clandestinement à franchir la frontière. Un geste individuel qui devient progressivement une résistance silencieuse.
Les personnages sont fictionnels, mais leur courage puise dans une réalité méconnue. Le scénario de Miguel Ibáñez Monroy et Gerard Giménez Forner s’inspire de témoignages racontant comment passeurs et habitants des Pyrénées ont sauvé des fugitifs du nazisme en les guidant à travers les montagnes.
Des gens ordinaires, donc. Pas nécessairement des héros tels qu’on les imagine aujourd’hui. Certains avaient déjà souffert de la guerre civile, vivaient dans la pauvreté et sous la répression franquiste. Pourtant, lorsque d’autres persécutés frappèrent symboliquement à leur porte, ils choisirent d’agir.
Et c’est précisément là que 1943 rejoint 2026.
Car derrière ses uniformes, ses chemins pyrénéens et ses décors d’époque, Frontera pose une question qui n’a malheureusement rien perdu de son actualité : que faisons-nous lorsque des êtres humains arrivent à nos frontières parce que rester chez eux signifie la guerre, la persécution, la faim ou la mort ?
Hier, ils traversaient les Pyrénées. Aujourd’hui, d’autres traversent des mers, des déserts et des frontières fortifiées. Les époques et les situations historiques ne sont évidemment pas interchangeables, mais le dilemme humain demeure. Colell le résume à travers trois réactions : aider, condamner ou détourner le regard.
C’est ce qui transforme Frontera en bien davantage qu’un thriller historique. Le film ne nous demande pas confortablement ce que nous aurions fait en 1943. Il nous oblige presque à nous demander ce que nous faisons aujourd’hui.
La réalisatrice revendique d’ailleurs cette volonté. Pour elle, le cinéma participe à la récupération de la mémoire, avec cette idée essentielle : tous les peuples et toutes les
nations ont été, à un moment de leur histoire, des réfugiés. Elle expliquait encore récemment que personne ne quitte son foyer sans raison et que cette histoire oubliée du passé se connecte directement à notre présent.
C’est peut-être la plus belle force de Frontera. Rappeler que l’Histoire n’est pas seulement écrite par ceux dont les noms remplissent les livres. Elle l’est aussi par une multitude d’inconnus qui, un jour, ont choisi la solidarité plutôt que la peur.
En 1943 comme aujourd’hui, une frontière peut être une ligne qui sépare les hommes. Mais il appartient toujours à des hommes et des femmes de décider ce qu’ils en font.